Un crime d'Etat enfin reconnu
Pour les plus jeunes de mes lecteurs, il va falloir faire un effort et vous transportez dans les années 60, mais je vais vous y aider.
Dans ces années là, la désertification des campagnes est dramatique, et les représentants de l'Etat s'en préoccupent. Michel Debré député de la Réunion, département français surpeuplé et affligé d'un taux de chômage record (de 40 à 60% selon les sources) a alors une idée lumineuse, transporter le trop plein de population vers les contrées sous peuplées. Un exercice mathématique aisé et simplissime. On peut ainsi résoudre d'un côté la surpopulation et de l'autre la désertification. Se préoccuper des attaches, des racines n'est pas le problème des lois et de l'Etat. L'idée est bonne, exploitons la!
S'en suit une campagne officielle de récupération des orphelins réunionnais, mais pas que.... Des gosses de familles nombreuses aussi. On promettait l'Eldorado aux parents, les mômes allaient être scolarisés et feraient de grandes études en Métropole, à condition que les parents renoncent à leurs droits, de plus, ils rentreraient pour les vacances! Personne sur leur île ne les a jamais revus.
De 1963 à 1982 (finalement c'est pas si vieux!), 1630 gamins réunionnais ont été arrachés à leur île et à leurs racines. En France, pays des droits de l'homme et de la liberté! Ils avaient de 6 mois a 18 ans, et ils sont passés du soleil, pieds nus en short à un pays froid et gris. Ils sont passés d'une existence pas si rose mais normale pour eux et chez eux, à une existence d'esclaves au profit d'agriculteurs en manque de bras.
Mets toi à la place d'un gamin qui a toujours vécu au soleil, et qui se retrouve en métropole du jour au lendemain, sans repère, sans personne connue à ses côtés, un gamin mort de trouille qui ne sait pas ce qui va lui arriver.
Ce gamin va être envoyé en Creuse, là, un centre de tri (ça ne te rappelle rien?) va être organisé. On dispatche les gosses et les envoie dans différents départements victimes de l'exode rural. La majorité restera en Creuse ou sera envoyée en Lozère, mais le Gers, le Tarn et les Pyrénées Orientales seront servis aussi.
Ces gosses se retrouvent dans la campagne française profonde des années 60-70, on n'y a jamais vu de noirs. Un d'entre eux raconte qu'on les touchait pour voir si "ça" ne déteignait pas. Ces petits créoles comme on les appelle, devront changer de vie et passer d'une vie insouciante au soleil à une vie de labeur dans un pays dont ils ne connaissent rien.
Alors, il faut quand même être honnête, certains ont eu de la chance dans leur malheur et ont été placés dans des familles aimantes. D'autres ont dormi et mangé par terre avec le chien, traités comme des esclaves. Certains se sont suicidés, beaucoup ont survécu. Par la suite, beaucoup ont fait des recherches et sont retournés rencontrer leurs familles, décalés là aussi, ne parlant plus le créole, ne connaissant plus leur propre famille, ne trouvant plus leurs racines. Mais tous, tous, ont eu un manque, un traumatisme que rien ne pourra effacer.
Tu dois te demander quand même pourquoi je te raconte tout ça? Je m'emballe souvent pour des causes, mais pourquoi maintenant?
Parce que l'Etat français vient de reconnaître officiellement sa faute. Ce 18 Février 2014, l'Assemblée nationale vient de reconnaître officiellement l'histoire de ces petits réunionnais, après la résolution portée par la députée réunionnaise Ericka Bareigts.
Bien sûr, ils n'auront droit à aucune indemnisation, un tribunal ayant déjà statué sur la prescription des faits en 2002 quand l'Etat français a été attaqué en justice par un de ces anciens gamins pour enlèvement, séquestration de mineurs, rafle et déportation.
Mais leur histoire a été reconnue et c'est un grand pas pour eux.
Si tu veux aller plus loin et te documenter sur l'histoire de ces gamins c'est là, là ou là.
Juste un coup de gueule, juste une info qui a du passer inaperçue chez ceux qui ne connaissent pas cette histoire, juste parce que ça me fiche dans une rage noire qu'on ait osé leur faire subir ça.

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