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Chroniques d'ici #1

par Hara-kiri

publié dans y a quoi dans mon desert

 

 

Tu as repris la ferme sans trop savoir pourquoi, sans te poser de questions. C'était ton destin, tu étais l’aîné et tu te devais de travailler ici. Et puis, soyons honnête tu ne te voyais pas vivre ailleurs, aller en ville comme tes frères et sœurs. Rien que l'idée te rebute, vivre sans le rythme des saisons, dans le bruit et les odeurs de pollution, tu ne pourrais pas. Alors tu as travaillé depuis que tu es tout gamin sur l'exploitation familiale.

Puis tu as rencontré une fille, ta femme, elle est si jolie, si petite et si menue qu'au début tu avais peur de lui faire mal avec tes grosses pattes. Elle a été tout au long de ces années ton roc, ton repos, ton alter ego, toujours présente pour t'aider.

Puis vous avez eu des enfants, trois filles. Tu aurais bien aimé un garçon, parce qu'une fille ça ne peut pas reprendre la ferme, mais tu les aimes tes trois fées. Petites tu les as emmenées partout avec toi dans ton tracteur, tu leur a appris tout ce que tu savais, le travail bien fait, la nature changeante, le terrier du renard, la huppe qui appelle sa prétendante au printemps, le coucou voleur de nid, les coins à girolles.....

Puis l'idée t'est venue que même une fille pourrait reprendre, tu l'aiderais bien sûr, mais maintenant on en voit des filles sur des tracteurs alors pourquoi pas?

Puis la vie est passée. Tes trois fées ont pris leur indépendance, elles ont fait des études et tu n'en es pas peu fier. L'ainée est partie vivre et travailler à Paris. La deuxième est mariée, vit dans un village de la région voisine, son mari est fonctionnaire. Il est gentil mais peu adroit de ses mains. Quant à la troisième, elle ne vit pas loin mais en ville tout de même! Elle a épousé un divorcé, tu ne l'aimes pas trop ce gendre qui vous regarde de haut, mais bon, c'est le choix de ta fille. Tu vois bien qu'aucune d'entre elles ne reprendra jamais ton labeur, mais tu te dis que les gendres... Peut-être. Ou les petits enfants..... Alors tu continues, tu pourrais prendre ta retraite mais tu continues.

Les années passent, tu modernises la maison des fois que les jeunes veuillent venir y vivre. Et tu attends....

L'ainée est célibataire et crie haut et fort qu'elle ne veut pas d'homme dans sa vie, qu'elle est indépendante, fait ce qu'elle veut quand elle veut. Et qu'une vie passée à s'épuiser entre un emploi, un homme et des enfants, très peu pour elle. Tu sens bien qu'elle a oublié la huppe et les girolles. La deuxième n'aura jamais d'enfants, tu n'as pas bien compris ce qui, médicalement cloche, mais tu as bien compris que c'est irrémédiable et qu'ils ont bien du mal à faire face. Mais il reste la troisième, elle est mariée, et tu attends... Un jour, ta femme, n'en pouvant plus, demande si un bébé va bientôt arriver. Et l'horreur de la réponse tu la vois dans les yeux de celle que tu aimes depuis si longtemps. Le gendre n'en veut pas, il en a déjà deux et c'est dur d'élever des enfants à l'heure actuelle. Tu parlementes que tu les aideras, tu l'as tellement imaginé cet enfant. Mais rien n'y fait, il n'y aura pas de bébé.

Personne pour reprendre la ferme ancestrale. Il y a bien ses deux enfants à lui, mais ça n'est pas pareil, ça n'est pas ton sang et celui de tes ancêtres. Aussi loin que la mémoire remonte il y a toujours eu un fils pour reprendre. Cette terre c'est la vôtre, certains s'y sont tués pour la rendre plus docile. Et tu vois bien que ta femme a quelque chose de cassé à l'intérieur. Parce qu'elle aussi, elle avait imaginé sa vie autrement, des petits pendant les vacances, qu'elle gaverait de bonnes choses, des cris, des jeux, de la vie dans la maison. Des câlins, de l'amour, des bras qui entourent.Tu es malheureux, tu as la sensation que tout ton travail a été vain. Et tu t'inquiètes. Ta si jolie s'étiole, ses yeux ne brillent plus, elle s'affaire en silence.

Un soir tu rentres harassé par la vie, et le silence t'accueille. La table est vide d'assiettes, pas de bonne odeur d'un repas mitonné avec amour. Rien! Tu appelles et pris d'une angoisse terrible, tu te précipites dans les escaliers. Elle gît sur le lit, inanimée à côté de boites de médicaments. Les secours n'arrivent pas vite, tu t'inquiètes, lui parles, la supplie de ne pas te laisser. Que sans elle, tu ne vaux rien, que tu l'aimes comme au premier jour! Les semaines qui suivirent, tu vas chaque jour à l'hopital psychiatrique la voir, la réconforter, et le soir tu rentres seul dans ta grande maison silencieuse. Tu réfléchis aussi beaucoup. A quoi bon tout ça? Tu vas tout vendre puisque la vie ne t'a pas donné ce que tu espérais. Ta décision est prise. Et puis vous allez pouvoir partir en vacances, visiter tous ces coins de France qui vous ont fait rêver à la télé.

Quand enfin, ta si menue rentre, elle n'est plus tout à fait la même, son regard ne se rallumera jamais, tu le sais.

Malgré tout, vous allez vieillir ensemble, en contemplant, le cœur gros, ces terres qu'un autre, un étranger cultivera désormais.

 

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Chroniques d'ici #1
Commenter cet article

la carne 13/11/2013 23:45

wahou! beau, émouvant, et triste.

Hara-Kiri 14/11/2013 08:10

Merci....

Ax-L 11/11/2013 12:19

OMG, ça me fait monter les larmes aux yeux.

la pingsheuse 12/11/2013 11:49

et bien tu as bien fait! c'est très très joli!

Hara-Kiri 11/11/2013 20:09

Merci les filles, j'ai vachement hésité à le publier....

fedora 11/11/2013 11:37

c'est très beau... jolie plume, émouvante...

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